lundi 21 janvier 2008

Peut-on vivre sans amour ?

Mister G. a dit...
Une petite question comme ça : Peut-on vivre sans amour ?

La Boite à questions

Cher Mister G.,

je constate que malgré votre nom vous n’êtes pas tout à fait au point en amour (1). Rassurez-vous je vais vous répondre, mais il faut auparavant éclaircir un peu la question.

* D’abord que veut-on dire en posant la question : « Peut-on vivre… » ?

- S’agit-il de « Peut-on bien vivre quoique sans amour » ?, ou « Vivrait-on mieux sans amour »

- S’agit-il plutôt de « Peut-on survivre si l’on vit sans amour » ?

* Ensuite : amour, qu’est-ce ça veut dire ?

- S’agit il de l’amour éros : « Peut-on vivre sans faire l’amour - jamais ?»

- S’agit-il de l’amour agapè, le pur amour, celui qu’on appelle aussi l’amour de bienveillance - celui qu’on donne sans se soucier de le recevoir : « Peut-on vivre sans éprouver de l’amour ?»

* Enfin, quel est l’objet de cet amour ?

- S’agit-il de l’amour éprouvé pour un autre : « Pourrais-je vivre sans avoir quelqu’un à aimer ? »

- S’agit-il de l’amour reçu,

  • soit l’amour narcissique : « Pourrais-je vivre sans être admiré ? »
  • soit l’amour qui permet d’échapper à la solitude en se réunissant à l’autre : « Moi j'ai tant besoin d'amour / Moi j'ai tant besoin d'amour / Y a-t-il quelqu'un ici ce soir ? / Y a-t-il quelqu'un ici ? / Quelqu'un qui veuille m'aimer ? / J'ai tant besoin d'amour / …Yeah, yeah » ?

… Ah, Mister G. : voyez combien il est risqué d’ouvrir la boite de Pandore du philosophe : elle laisse échapper tant de questions que vous risquez de préférer l’ignorance qui s’ignore à la connaissance de tous ces problèmes.

Mais rassurez-vous, Docteur-Philo est là, et il ne vous laissera pas dans les ténèbres de la métaphysique.

Après tout, le plus simple est de consulter les sages de l’antiquité. Eux, ils savent.

Ils savent que la sagesse est de se suffire à soi-même, et que le meilleur moyen d’y parvenir est de dépasser le besoin qu’on a des autres. Ce besoin vient du fait que nous sommes des êtres incomplets : nous aimons celui qui possède ce qui nous manque pour être pleinement nous mêmes. Si nous savons nous contenter de ce que nous sommes, alors oui : nous pouvons vivre sans amour.

Toutefois : reste la thèse platonicienne pour qui l’amour ne serait pas un sentiment qui vise une personne quelconque, mais un délire de l’âme au contact de la beauté. Cette fois, l’amour est ce que nous vivons devant un chef d’œuvre de l’art ou devant un coucher de soleil sur le Kilimandjaro.

Ça on ne doit pas s’en passer.

Bien à vous Mister G.

Docteur-Philo

(1) Je vous remercie au passage de m’avoir permis de la placer celle-là, parce qu’elle traînait au fond de mon tiroir où elle commençait à rancir.

2 commentaires:

Mister G. a dit…

Merci de votre réponse Docteur-Philo mais elle me laisse quelque peu sceptique.
En effet, si la sagesse veut que l'on se suffise à nous-même, mais que notre incomplétude relève de notre nature, l'esprit est-il capable d'aller aussi loin à l'encontre de ces présupposés biologiques ? (Ce qui accessoirement soulève (du moins il me semble) la question de la confrontation des théories philosophiques avec la réalité...)
Et dans le cas où nous serions capable de nous suffire à nous-même, ne courrions-nous pas alors le risque de perdre le sens de notre vie ?
Je croyais pour ma part que c'était justement le fait d'avoir un manque à combler qui donnait du sens à notre vie...

Jean-Pierre Hamel a dit…

- En effet, si la sagesse veut que l'on se suffise à nous-même, mais que notre incomplétude relève de notre nature, l'esprit est-il capable d'aller aussi loin à l'encontre de ces présupposés biologiques ?
Réponse : En fait, il s’agit de deux thèses différentes que Platon oppose l’une à l’autre : l’une est que nous ne sommes que des êtres de chair et de sang, et que notre fragilité, notre caducité nous incline à croire que nous devrions être « plus » : plus forts, plus solides, plus durables. La possession du corps de l’autre peut en effet être entendue comme issue de ce désir (fusionnel). Cette fusion est, bien sûr inaccessible, dans le Banquet Platon imagine que seul un Dieu pourrait la réussir. L’échec de l’amour fusionnel enclenche la recherche d’une autre voie : l’amour platonique.
Cette autre forme d’amour suppose que notre esprit - ou notre âme - est capable d’enfanter des œuvres, des créations qui nous étonnent nous mêmes et qui nous ouvrent des horizons nouveaux. L’amour de la beauté doit nous conduire sur ces chemins là, mais pour cela il faut se détourner de l’amour physique qui ne connaît que les corps - vouloir se dépasser dans l’érotisme, ça conduit droit à la mort, comme l’a montré Bataille. En tout cas, c’est là que la plénitude peut être trouvée : lorsque nous parvenons au dernier stade de cette évolution, nous baignons dans la beauté dans une expérience indicible, peut-être mystique.
- Et dans le cas où nous serions capable de nous suffire à nous-même, ne pourrions-nous pas alors le risque de perdre le sens de notre vie ?
Réponse : Si on veut se suffire à soi même selon le corps, alors c’est vrai que notre espèce éminemment sociale nous l’interdit. Le film se Sean Penn « Into the wild » le montre abondamment.
Par contre, s’il s’agit de la vie de l’esprit alors c’est pensable, encore que très discutable; Platon soutient qu’on dépasse l’individualité pour accéder à un monde où l’esprit joue avec des formes et des beautés qu’aucun mot ne peut décrire. On n’en saura pas plus si l’on n’en fait pas l’expérience soi-même.
- Je croyais pour ma part que c'était justement le fait d'avoir un manque à combler qui donnait du sens à notre vie...
Réponse : Ah, Mister G, comme je suis de votre avis.
Mais si nous voulons pour mieux la comprendre, comparer notre certitude à d’autres opinions, alors il faut imaginer que la plénitude immobile de l’esprit, la tranquillité de l’âme ne correspond pas forcément à l’imbécillité bovine du débile profond.
Allez faire un petit tour du coté du Nirvana, Mister G, et puis venez me raconter.