jeudi 27 mars 2008

Pourquoi on cause?

Rebonjour, c'est encore moi qui vous salue bien bas. Une question m'est venue cette nuit et je vous en serais très reconnaissant si vous pouviez m'ouvrir quelques pistes de réflexion à son propos :
D'où nous vient ce besoin de parole ? De nous exprimer et d'être entendu par autrui ?

La boite à questions

L’homme est un animal qui a besoin du langage et qui ne pourrait pas être ce qu’il est s’il ne l’avait pas. Mais pourquoi ce besoin, et qu’est-ce qui lui manquerait s’il ne l’avait pas ?

--> On sait que cette question n’est pas nouvelle. Aristote y a répondu de la façon la plus nette : les hommes parlent parce qu’ils vivent dans des sociétés organisées politiquement (des cités). Le langage sert, dit-il, à se signifier ce qu’est le juste et l’injuste, entendez qu’il leur permet de former une représentation collective de la justice sociale, des valeurs morales pour tous. Les hommes sont faits pour vivre en société (animal politique) et, sans langage, pas de vie sociale politique (= ordonnée selon des lois).

- Les éthologistes ne disent pas autre chose : si les singes ne possèdent qu’une ébauche de langage (et encore faut-il leur en reconnaître une), c’est parce que leur vie sociale est assez fruste (au regard de sociétés humaine), et qu’ils n’ont pas eu besoin d’évoluer vers des formes de langage plus sophistiquées.

--> Bon, tout ça c’est bien savant, mais c’est aussi bien décevant. Parce que, regardez des copines qui se retrouvent le matin après… une nuit de séparation. Leur bavardage passionné, c’est pas pour discuter du bien ou du mal que je sache. Le langage répond donc à un besoin de plaisir, si tant est qu’on puisse nommer « besoin » la recherche de la jouissance. Car il y a une jouissance de la parole, de la parole communicante j’entends.

Une réminiscence : du temps où j’étais prof, il m’arrivait de demander à quelques élèves (des filles ? - Oui) : - Supposez que vous vouliez vous faire religieuse. Vous avez le choix entre deux couvents. Dans l’un, la règle impose une chasteté absolue. Dans l’autre c’est la règle du silence qui est imposée. Le quel choisiriez-vous ? – La réponse était en général que le silence aurait été une torture abominable qu’on ne peut pas imaginer d’infliger à des êtres humains.

J’ai dit : «jouissance de la parole communicante », mais pas seulement. L’homme parle parce que c’est une jouissance de parler, et pas seulement dans le cas de la communication. Voyez le petit enfant : son « babil », incompréhensible pour tous semble bien être un plaisir qu’il se donne avec la bouche, la gorge, les lèvres, la langue, le souffle, les cordes vocales… Le petit d’homme produit du son avant de parler, on peut même penser que le langage s’acquiert sur ce fonds là (1).

Voilà quelques pistes de réflexions, mais ne vous hâtez pas de choisir entre elles : le langage humain est déterminé par trop de facteurs pour qu’on en imagine une origine simple. D’ailleurs comme le disait déjà Rousseau, on ne peut imaginer l’origine du langage (encore qu’il le voyait quant à lui dans l’évolution du cri de la passion), parce qu’on ne peut concevoir un homme qui parle apprenant à parler à des hommes qui n’ont pas encore acquis cette faculté (= qui auraient vécu sans en avoir besoin jusque là).

J’oubliais : à côté du cri de la passion, le cri du chasseur (le call system). Les américains avaient imaginé que le langage était issu d’un système de cris employés par les chasseurs primitifs pour coordonner leur action de chasse. Bien entendu, si on trouve un mammouth dans un tableau de chasse paléolithique, on se doute bien qu’il a fallu que des chasseurs coordonnent leurs actions. Mais, bref : on n’en finirait pas d’énumérer les origines du langage dès lors qu’on suppose qu’il vient d’un besoin absolument vital que lui seul permet de satisfaire.

--> Peut-être serait il plus exact de dire que l’espèce humaine n’a pu évoluer et devenir ce qu’elle est que parce qu’elle disposait de cette faculté. A l’inverse de ce que croyait Aristote, on dirait alors que ce n’est pas le besoin qui crée la faculté, mais la faculté qui crée le besoin.

(1) On dit que la totalité des phonèmes de la totalité des langues humaines utilisent des sons prélevés dans le stock du babil enfantin. En réalité ce n’est pas tout à fait exact, parce que l’enfant vient au monde avec des sonorités déjà entendues in utetro (vous savez ces mamans qui font écouter du Shakespeare à leur ventre avant d’accoucher : elles seraient un peu moins ridicules qu’on ne le croit…)

3 commentaires:

Alexandre a dit…

Le père de mon amie est vétérinaire (passionné!) et nous avons parfois des discutions sur l'origine et l'évolution des espèces.

Pour ma part, je dois avouer qu'à "cause" de ma famille (beaucoup d'ingénieur), de ma formation (ingénieur) j'ai du mal à imaginer que le "hasard" et la sélection naturelle aie pu engendrer les espèces comme nous les connaissons; sans toutefois pencher du coté du créationnisme.
Disons que je préfère me contenter de l'émerveillement que m'apporte la contemplation de la nature, plutôt que de savoir comment en est on arriver là.

Mon beau-père lui, ne cesse de m'expliquer et de me démontrer que la "fonction crée l'organe" (comme Aristote manifestement).

Votre post ne m'aide manifestement pas vraiment pour conclure ce débat qui nous anime :)

Jean-Pierre Hamel a dit…

(Encore une réponse que j’avais « loupée » et sur laquelle je reviens… longtemps après)
« Pour ma part, je dois avouer qu'à "cause" de ma famille (beaucoup d'ingénieur), de ma formation (ingénieur) j'ai du mal à imaginer que le "hasard" et la sélection naturelle aie pu engendrer les espèces comme nous les connaissons; sans toutefois pencher du coté du créationnisme. »

- Les paléontologues considèrent que pour interpréter correctement la formation d’un organe (ou d’une espèce), il faut l’examiner en termes d’utilité pour l’espèce. C’est un discours finaliste (= à quoi ça sert ?), sans poser la question de la représentation de la finalité (= dans quel esprit cette fin est-elle apparue et pourquoi ?). C’est en ce sens que votre beau-père est effectivement aristotélicien. Sauf que depuis Aristote, on sait également la cause finale n’est qu’une des causes possibles, et qu’ici il faut encore se demander si les mutations génétiques aléatoires peuvent être des causes _efficientes_. (1)
Voilà ; c’est là le problème. Nous ne le savons pas, du moins pas de façon vérifiable. Vous savez peut-être que c’est Popper qui est à l’origine de l’arrogance des créationnistes américains. Popper disait : « Quand on ne peut réfuter une doctrine, elle n’est pas scientifique, elle est métaphysique. Le darwinisme n’est pas réfutable par l’expérience, ni par l’observation, la preuve : les espèces qui se conservent sans changements depuis plus de 350 millions d’années (comme les blattes) ne sont pas conformes aux prédictions théoriques (puisque les mutations étant aléatoires auraient dû affecter aussi ces espèces). Or le darwinisme reste une théorie jugée acceptable. Donc elle est métaphysique. »
Sauf que cela signifie simplement que reconnaître notre ignorance ne signifie pas que ceux qui prétendent avoir une autre explication ont nécessairement raison.

« Votre post ne m'aide manifestement pas vraiment pour conclure ce débat qui nous anime :) »
- Merci du compliment. :)


(1) Je parle ici du caractère aléatoire de l’enchaînement des mutations. Je ne dis pas que la causalité génétique est encore problématique. Je veux dire que l’enchaînement des mutations nécessaires pour expliquer l’évolution ordonnée des espèces (ou d’une espèce) reste inexpliquée.

Anonyme a dit…

Du fait que l'humain est l'etre le plus faible de la Nature, il lui a fallu pour survivre, se faire comprendre de ses congénères afin de transmettre les difficultés qu'il rencontrait et ainsi se faire aider ... les animaux se comprennent sans se parler, nous, on sait pas faire !