lundi 11 août 2008

Où est la limite entre la vie privée et la vie publique ?

Qu'est-ce que la vie privée ? Où est la limite entre la vie privée et la vie publique ?

La boite à question

Vaut-il mieux poser cette question à Docteur-Philo ou au rédac-chef de Voici ?

Je suppose que ce dernier dirait qu’il n’y a d’autre limite que celle imposée par la volonté du public. Moi, ma vie privée occupe un espace énorme, et ma vie publique presque rien du tout. Pour les peoples, c’est exactement le contraire.

D’où la question : peut-on fixer une limite un peu plus stable ?

--> La confusion tient à ce qu’on pense que ces deux domaines ne se distinguent pas par leur contenu, mais seulement parce qu’ils se déroulent dans des lieux différents ; la vie publique étant synonyme de vie en public ; et la vie privée signifiant qu’il s’agit de ce qui se déroule dans le domicile privé.

Pour y voir un peu plus clair il faut alors demander aux philosophes, et en particulier à Hannah Arendt, qui a consacré un chapitre à cette question dans la Condition de l’homme moderne (1).

Hannah Arendt considère que, si une question comme la vôtre peut être posée aujourd’hui, c’est qu’en fait on a détruit le domaine public pour le remplacer par une extension du domaine privé.

Comment cela ?

Arendt part du modèle Grec : dans la Cité grecque, le domaine public correspond à l’espace où les hommes peuvent discourir des décisions politiques, ou de philosophie, ou de tout ce que vous voudrez qui exprime le génie de l’esprit humain. Le domaine privé est celui qui est délimité par les murs du domaine – ou de la maison, l’oikos. Dans le domaine privé, ce qui prime, c’est la satisfaction des besoins humains, nourriture, protection, reproduction. C’est le domaine dominé par l’exigence de la nature, de la contrainte des besoins naturels, opposée à la liberté qui s’exprime dans le domaine public. Le domaine privé est dévolu aux femmes et aux esclaves – en charge de la satisfaction de ces besoins.

D’un côté, la création et la liberté, c’est le domaine public.

De l’autre la reproduction et la contrainte, c’est le domaine privé (2).

Cette clarté a disparu de nos sociétés, parce qu’elles ont cru que la fonction sociale par excellence était de prendre en charge les besoins, qu’on a de ce fait arrachés ceux-ci au retrait des murs de la maison, pour les traîner sur la place publique où ils sont devenus l’objet des débats politiques. Raison pour la quelle vous conviendrez avec Hannah Arendt qu’on ne fait plus de politique aujourd’hui… (3)

--> Petit exercice : classez dans le domaine - public ou privé - qui leur convient les activités suivantes :

Le travail ; l’éducation des enfants ; la sexualité ; les dévotions religieuses ; participer au scrutin des législatives ; faire du sport ; chanter dans une chorale ; faire les courses chez Lidl.


(1) Hannah ARENDT - Condition de l’homme moderne – chapitre 2 – Le domaine public et le domaine privé. (Pocket Agora, p.59-121)

(2) Le génie humain peut bien se mettre au service des besoins naturels. Il n'incarne plus la liberté, mais la soumission aux exigences de la nature (par exemple : comment produit mieux et avec moins de fatigue)

(3) On pourrait se demander si c’est à la puissance publique de prendre en charge le coût des soins exigés par l’abus du tabac ; excès privé, sollicitude publique ? ... Sauf qu’on reste toujours dans le domaine de la prise en charge des besoins du citoyen

2 commentaires:

Alexandre a dit…

Bonjour,

Vous répondez exactement ce que je craignais: la limite est très floue...

Je me pose cette question car il existe une loi (au sens légal) sur internet qui oblige tous les fournisseur d'accès à enregistrer en permanence ce que vous faites.

Et ça, sa ne choque personne, on trouve même ça normal, et on parle même de mettre en place des filtrages au niveau des fournisseurs d'accès pour vous empêcher de faire des choses illicites sur internet (en l'occurrence, pour l'instant c'est pour la pédophilie, mais demain tout le monde sais que ce sera pour le droit d'auteur, car Johnny vaut et rapporte bien plus qu'un(e) gamin(e) de 5 ans).

Si on transpose ça sur domaine plus "connue" et surtout plus accessible "à la masse"; imaginez un monde où chaque voiture à un système de positionnement (aka GPS) intégré, et en plus sais exactement qui est dans la voiture, et envoie en permanence à une "autorité" toutes ces informations.
La première loi (en vigueur encore une fois) ne choque personne, et la deuxième ne vient même à l'idée de n'importe quel politique car il sais pertinemment que ça ne passera pas, et qu'il y aura des manifestation contre cette hypothétique loi.

Pourtant cette dernière loi éviterai d'avoir à mettre des radars un peu partout (y en a même plus besoins!), et permettrai d'éviter pas mal d'accident de la route, ou tout du moins de savoir ce qui sais réellement passé.

Il est bien évident qu'on peut appliquer la même logique à d'autres choses comme l'argent: imaginez un système où tout l'argent serai électronique, toutes les transactions seraient publique: fini les magouilles, la mafia, le trafique de drogue, le trafique humain etc. Sans parler que comme y a plus de fraude, ben l'état récupère bien plus d'argent (sans compter qu'il ne paye même plus les contrôleurs fiscaux etc, car tout ce fait en automatique).

Et pourtant cette dernière idée ne passerai pas car, elle irait contre le droit à la vie privée.

C'est surtout en ça que je me demandais quelle est la limite entre la vie privée et la vie publique.
Plus que la relation entre Publique (le magazine qui a pour slogan: "dans Publique tout est publique") et notre Nicolas national.

Jean-Pierre Hamel a dit…

« Vous répondez exactement ce que je craignais: la limite est très floue...
[…]C'est surtout en ça que je me demandais quelle est la limite entre la vie privée et la vie publique. »
-- Bon, je n’ai pas répondu que la limite était floue, mais je n’ai pas répondu non plus sur la limite. En fait je n’ai pas répondu à votre question, qui porte je crois bien sur la légitimité de violer la vie privée si c’est dans l’intérêt de tous.
Je vais reprendre cet aspect de la question dans un nouveau post.
Mais, qu’on en s’y troupe pas : l’analyse de Hannah Arendt est une critique radicale de notre civilisation en général et de notre conception de la vie politique en particulier. A garde sous le coude.