vendredi 29 février 2008

Y a-t-il des limites à la liberté d'expression ?

Tiens, une question pour Dr Philo : y a-t-il des limites à la liberté d'expression ?

Par e-mail

Suite de l’e-mail d’une ancienne collègue et toujours amie : [Par exemple], un élève m'expliquait l'autre jour que ce n'était pas grave d'écrire "crève, sale nègre", du moment qu'on ne le pensait pas...

Voilà quelque chose de bien cadré : d’innombrables remarques vont dans le même sens, et on peut les décomposer en deux éléments :

* une opinion est faite de mots, et elle reste opinion tant qu’on ne passe pas aux actes.

* la liberté d’opinion (Déclaration des droits de l’homme, article 10) couvre toutes les opinions, celles qui nous plaisent comme celles qui nous déplaisent.

Alors, c’est vrai, la phrase de notre élève va dans un sens un peu différent : si je ne le pense pas, alors, ça va.

- On répondra : d’abord si tu ne le penses pas, pourquoi le dis-tu ? On devine que c’est une façon de décourager la censure : comment interdire, puisqu’on ne saura jamais ce qu’on pense par devers soi ? Et puis, même si tu ne le penses pas, le fait de le dire, c’est déjà une communication. Tu ne vas pas dans le secret de ta chambre au fond de ton lit, murmurer « Crève sale nègre ». Tu vas le crier dans le jardin publique où tu es entrain de picoler avec tes potes blancs.

- Oui, mais de toute façon, ça reste un droit, protégé par les droits de l’homme.

--> On voit l’inconséquence : pourquoi s’acharner à défendre comme un droit ce qui aurait si peu d’importance, n’étant que des paroles, qu’un peu d’air agité par le mouvement de nos lèvres, une émission de voix (flatus vocis) ?

Si les opinions ne sont pas des actes, du moins sont elles investies de notre intime conviction, parce qu’elle reflètent ce que nous sommes. Et c’est pour ça que nous y tenons tant : elles n’ont pas besoin d’être démontrées comme vérités ; et puisqu’elle sont ce que nous sommes, on ne peut les critiquer sans nous porter atteinte en même temps.

- Voilà : ne serait-il pas injuste de condamner au silence cette part de moi même qui cherche à s’exprimer ? Après tout, ça ne regarde que moi.

- Si tu dis : « Je n’aime pas les épinards, mangez-en tant que vous voulez, mais ne me forcer pas à en faire autant.», alors O.K. Mais, on voit bien que celui qui crie « Crève, sale nègre », ne se contente pas de dire : « Je crie ça, mais vous faites ce que vous voulez ». C’est tout simplement un appel au meurtre.

Là dessus, Sartre a écrit des choses assez définitives (encore qu’il faille toujours les rappeler) :

« Je me refuse à nommer opinion une doctrine qui vise expressément des personnes particulières et qui tend à supprimer leurs droits et à les exterminer. […] L’antisémitisme ne rentre pas dans le catégorie de pensées que protège le Droit de libre opinion. » Sartre - Réflexions sur la question juive, p.10

2 commentaires:

Alexandre a dit…

Pour avoir des amis (non racistes) qui pratiquent ce genre de "blagues", j'avoue être un peu déconcerté par cet "humour" un peu malsain.

Mais comme disait Desproges: On peut rire de tout mais pas avec tout le monde.

A titre personnel, cela ne me fait pas trop rire; mais je comprends qu'on le puisse.

Jean-Pierre Hamel a dit…

Dans le cas qui nous occupe, il ne s'agissait hélas pas d'humour.
D'ailleurs, on peut - on doit - se méfier du second degré quand on n'est pas sûr qu'il soit compris. C'est dans ce sens en effet qu'on ne doit pas pratiquer ce genre d'humour avec n'importe qui.
Reste qu'on estime admissible que des blagues juives - entendez : critiquant les juifs - soient racontées par les juifs eux(mêmes.