jeudi 21 mai 2009

Qu’est-ce qu'un artiste ?

L'autre jours j'écoutais une émission de radio: Eclectik sur France Inter. Et l'invité était
Gianmaria Testa.

Un moment durant l'émission la journaliste utilise le terme "artiste" pour désigner l'invité et lui réponds qu'il n'est pas artiste, que pour lui un artiste c'est quelqu'un qui est capable de montrer quelque chose que personne ne voyait avant lui.
Donc ma question aujourd'hui serait qu'est-ce qu'un artiste ?

La boite à question

Que dit le dictionnaire de Docteur-Philo ?

Artiste :

1 - Sens descriptif : celui qui fait une œuvre d’art

2 - Sens désignant un caractère ou un tempérament : celui qui a le goût des arts

3 - Sens laudatif : celui qui excelle dans un art

4 - Sens péjoratif : personne au comportement bizarre.

On le voit : on aurait plus vite fait de dire ce que n’est pas l’artiste que de dire ce qu’il est.

Si on se borne à la définition suggérée par l’invité Gianmaria Testa, on voit que la définition de l’artiste suit de près celle de l’œuvre d’art. Si l’artiste c'est quelqu'un qui est capable de montrer quelque chose que personne ne voyait avant lui, c’est qu’il produit une œuvre d’art, autrement dit qu’il est un créateur. Toutefois, cette définition a un défaut, c’est qu’elle bénit comme artiste celui qui produit n’importe quelle cochonnerie sous condition que personne n’ait fait – n’ait osé faire – la même chose avant lui. (Voir ici la "merde d'artiste" de Manzoni)

Finalement, le mieux pour définir l’artiste serait de remonter à la plus ancienne conception qu’on s’en est faite, sous réserve qu’elle soit toujours appropriée aujourd’hui.

Ce qui compte de nos jours c’est l’engagement de l’artiste dans son œuvre. L’artiste c’est quelqu’un qui dit de son œuvre : « C’est moi qui l’ait faite », autrement dit, personne ne peut avoir fait la même chose parce qu’elle est une partie de moi-même – à noter que c’était la conception de Hegel pour qui l’œuvre d’art était l’esprit humain fait chose et présenté dans le monde extérieur. A noter encore que ça comporte l’exigence que la création ait un sens : l’artiste qui jette au hasard des taches de peinture sur une toile ne crée par une œuvre, parce qu’elle n’exprime rien de significatif.

L’artiste, c’est donc quelqu’un qui signe son œuvre. Et ça existe depuis la renaissance : c’est ainsi qu’on a dit que Dürer était le premier artiste parce qu’il avait été le premier à signer systématiquement ses œuvres (monogramme A.D.)

dimanche 17 mai 2009

Peut-on s’enrichir sans travailler ?


Docteur-Philo n’est ni un économiste, ni un juge. Il ne s’intéresse ni à la finance, ni aux escroqueries.
Il lui reste les valeurs de la morale, ou plutôt la réflexion sur ce qui les fonde, c’est à dire l’éthique.
Y a-t-il une différence entre les actionnaires et les escrocs ? Si nous mettons de côté les préjugés politiques, la question mérite d’être posée.
Admettons que celui qui travaille s’enrichisse grâce à ça : cet enrichissement a une cause, c’est précisément la production de quelque chose par le travail.
Maintenant demandons ce qui définit l’escroquerie : on dira que c’est un enrichissement sans cause. C’est clair.
Alors, quid de celui qui prête son argent en contrepartie d’un loyer (ou qui achète une action d’une entreprise en contrepartie d’un intérêt et de dividendes).
Deux possibilités :
- soit on estime qu’on est dans une société marchande, où tout peut devenir marchandise – y compris l’argent. Comme vendre de l’argent n’a guère de sens, on peut comme n’importe quel bien l’aliéner à autrui en contre partie d’un dédommagement. L’ouvrier loue ses bras, le capitaliste loue son coffre fort.
Supposons qu'on nous objecte que seul le mérite peut justifier l’enrichissement, et que le riche n'en a aucun. Soit, c'est alors précisément le trader qui a des mérites c'est lui qu’il faut reconnaître et rémunérer en conséquence. Ce qui ne condamne aucunement l'enrichissement par la finance.
Quelle preuve plus forte de cela que la parabole des talents (Matthieu 25.14 – 30 cf le texte en annexe), qui montre qu’il y a de la sainteté à faire prospérer un bien : les bons serviteurs – des ancêtres de Jérome Kerviel – ont-ils fait autre chose que prêter cet argent à des banquiers qui l’ont fait prospérer ? Et quel est leur mérite, puisqu’ils ne l’ont pas produit eux-mêmes. Et quelle est la faute du mauvais serviteur ? "Il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j'aurais retiré avec usure ce qui est à moi" dit la Parabole (Mt 25,27). … "Quant à ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là il y aura des pleurs et des grincements de dents." (Mt 25,30). Au fond, même les Évangiles reconnaissent qu’il y a un mérite à gagner de l’argent sans travailler, le mérite consistant ici à discerner les bons banquiers et éviter les Madoff.
- soit on estime que faire le commerce de l’argent est immoral et qu’il faut être juif ou lombard pour que ce soit supportable. L’Eglise considérant sans doute que la parabole des talents n’était par à prendre au premier degré a condamné durant tout le moyen âge le prêt à intérêt. Sauf dans un cas : quand il y avait un risque de ne pas récupérer son argent.
Un exemple : vous êtes un détaillant en drap du 13ème siècle et vous arriver sur une foire de Champagne. Là, vous achetez un lot d’étoffe à un grossiste. Mais pour cela il vous faut emprunter de l’argent car vous n’en avez pas. Le soir, ayant revendu avec bénéfice votre marchandise, vous restituez votre emprunt augmenté de l’intérêt convenu. Celui-ci est considéré comme justifié par l’Eglise, parce que votre bailleur risquait de tout perdre si vous étiez parti avec la caisse ou bien si vous aviez péri avec elle dans un incendie.
Concluons : si l’actionnaire ne travaille pas, du moins risque-t-il de voir son argent partir en fumée dans une crise boursière, ou dans la faillite de l’entreprise.
Il est donc moralement acceptable qu’il touche un intérêt pour sa participation.
La difficulté vient de la répartition entre les travailleurs et les actionnaires. On ne cesse de le répéter, mais ce qu’on oublie souvent de dire, c’est que le problème vient de ce que le capital s’accumule et pas le travail. Je peux prêter une grosse somme d’argent, même à 5%, ça va faire une belle rentrée en fin de mois. Maintenant, je suis un travailleur, je ne peux pas – je ne pourrai jamais – travailler plus que 50 heures par semaine (après c’est le Goulag) et c’est pas avec ça que je vais faire fortune.
Après tout, les bons serviteurs de l’Evangile ne se sont pas enrichis d’autre chose que du droit à continuer de travailler pour leur maître.
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Annexe – Evangile de Matthieu XXV – 14-30

Mt 25,14. Car il en sera comme d'un homme qui, partant pour un long voyage, appela ses serviteurs et leur remit ses biens.
Mt 25,15. Il donna à l'un cinq talents, et à un autre deux, et à un autre un seul, à chacun selon sa capacité; puis il partit aussitôt.
Mt 25,16. Celui qui avait reçu cinq talents s'en alla, les fit valoir, et en gagna cinq autres.
Mt 25,17. De même, celui qui en avait reçu deux, en gagna deux autres.
Mt 25,18. Mais celui qui n'en avait reçu qu'un, s'en alla, creusa dans la terre et cacha l'argent de son maître.
Mt 25,19. Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte.
Mt 25,20. Et celui qui avait reçu cinq talents s'approcha, et présenta cinq autres talents, en disant: Seigneur, vous m'avez remis cinq talents; voici que j'en ai gagné cinq autres.
Mt 25,21. Son maître lui dit: C'est bien, bon et fidèle serviteur; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton maître.
Mt 25,22. Celui qui avait reçu deux talents s'approcha aussi, et dit: Seigneur, vous m'avez remis deux talents; voici que j'en ai gagné deux autres.
Mt 25,23. Son maître lui dit: C'est bien, bon et fidèle serviteur; parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton maître.
Mt 25,24. Celui qui n'avait reçu qu'un talent s'approcha aussi, et dit: Seigneur, Je sais que vous êtes un homme dur, qui moissonnez où vous n'avez pas semé, et qui ramassez où vous n'avez pas répandu;
Mt 25,25. c'est pourquoi j'ai eu peur, et j'ai caché votre talent dans la terre; le voici, vous avez ce qui est à vous.
Mt 25,26. Mais son maître lui répondit: Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé, et que je ramasse où je n'ai pas répandu;
Mt 25,27. il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j'aurais retiré avec usure ce qui est à moi.
Mt 25,28. Enlevez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a dix talents.
Mt 25,29. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance; mais, à celui qui n'a pas, on enlèvera même ce qu'il semble avoir.
Mt 25,30. Quant à ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Voir aussi la Citation du jour du 23 Janvier 2006

mardi 21 avril 2009

Sait-on ce qu'est le vide?

Je veux dire par là, si c'est l'absence de matière, existe-t-il vraiment dès lors qu'on sait que même l'espace interstellaire parfois appelé "vide" contient 1atome au centimètre cube?

Post sur le blog-citation du jour

Pour poser cette question à Docteur-Philo, il faut admettre qu’elle soit plus philosophique que scientifique.

Je dirai même qu’elle est néfaste pour comprendre la physique et bonne pour la réflexion philosophique.

En réalité, le physicien est celui qui accepte d’un cœur léger de ne plus se poser certaines question, comme : qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que l’espace ? Qu’est-ce que le vide ?

Il dira peut-être, en suivant votre remarque, que le vide c’est ce qui contient 1 atome au centimètre cube – et pas plus. Et basta !

Où est le problème ?

1 – Le trouble vient de ce qu’on parle encore de « vide », alors qu’on devrait garder ce terme pour le rien du tout à supposer qu’il existe vraiment. S’il n’existe pas ce rien du tout, alors pourquoi encore employer ce terme de vide ?

--> Et pourquoi pas, si un espace de 1 centimètre cube contenant 1 atome et pas plus, avait des propriétés particulières ? Comme l’énergie du vide dont parle la physique quantique ? Ou la propagation de quelque chose tel que l’action à distance ?

2 - Le rôle du philosophe est de clarifier les concepts ici, et c’est tout.

Le problème vient de l’assimilation du vide au néant. Le vide c’est l’absence d’être. Le néant c’est la négation de l’être. Quelque chose dont on ne peut rien dire – puisque dire « le néant, c’est… », serait attribuer une caractéristique à un substrat et donc lui donner une existence quelconque.

Bref : si le néant était la négation de l’être, il serait aussi ce qui anéantit l’être, et donc il serait plus proche de l’anti-matière que du vide.

3 – C’est ainsi que confondre le vide et le néant a été à l’origine de bien des malheurs en physique. Comme de croire que la nature a horreur du vide, puisqu’elle est existence, création divine, elle ne peut avoir en elle ce néant qui est soit imperfection, soit ce qui la rongerait de l’intérieur (un peu comme les trous noirs).

4 – Le seul débat intéressant dans l’histoire de la connaissance dans ce domaine a été je crois avec les épicuriens, qui pensaient que les atomes et le vide suffisaient à expliquer l’univers. La question était de savoir si le vide était une substance ou bien de l’espace dépourvu de matière. Car dans ce cas, le débat faisait l’impasse sur le néant, et se concentrait sur le mode d’existence du vide.
Ici, notez-le, la philosophie ne forge pas de nouveaux concepts, mais elle éclaire les questions.
Déjà pas si mal.

jeudi 16 avril 2009

A-t-on le droit de mentir en politique ?

Les philosophes ont l’habitude qu’on leur reproche de poser des questions inutiles.

Ainsi, en est-il du mensonge en politique considéré comme une pratique universelle, et donc comme une nécessité dont le politicien doit user sous peine d'échouer à exister : à quoi bon s’interroger sur le droit de mentir ?

Là où il y a nécessité, il n’y a pas à rechercher un droit. Ou plutôt, il n’y a plus de différence entre le droit et le fait. Tout le monde sait bien qu’il faut mentir aux électeurs pour être politiquement crédible. C’est peut-être dommage, mais c’est comme ça. Point-barre.

--> Docteur-Philo ne se laisse pas désarçonner pour si peu.

Laissant de côté les polémiques sur les éventuels bienfaits du mensonge, il va poser la question de la pureté en politique.

On connaît la thèse développée par Sartre dans Les mains sales : on fait la révolution et on tue pour cela au nom de la pureté. Oui, mais le héros, Hugo, qui refuse le mensonge et qui s’apprête à assassiner un dirigeant révolutionnaire qui veut cyniquement mentir au peuple, va finalement le tuer parce qu’il l’a fait cocu (c’est le mot juste). Si pureté n’est pas dans la vie, alors elle n’est pas non plus dans l’action.

Si elle n’y est pas c’est surtout parce que mon action va se mêler à celle des autres. Il n’y a pas – et principalement en politique – une action qui soit strictement individuelle (sauf peut-être celle de l’ermite, mais en quoi consiste-t-elle à part la prière ?). Dès lors que les autres peuvent s’emparer de mon acte et le transformer par leurs propres actes, alors la pureté des actes disparaît. Ou plutôt elle se rétracte et se réfugie dans les intentions. J’avais voulu le bien… Je n’avais pas voulu ça…

Bon. Le problème est qu’on risque de bénir n’importe quoi avec ça. Même les bourreaux nazis voulaient le bien de l’humanité – simplement l’humanité pour eux ça excluait tous ceux qui n’étaient pas aryens. La sincérité du choix serait-il donc le seul élément à prendre en compte, et un pieux mensonge laverait-il le menteur de sa faute ?

Si l’action politique n’est politique que dans la mesure où elle implique une communauté, alors il faut bien que quelque chose de communautaire relie les hommes qui lui sont soumis.

Thèse : la communauté politique est une communauté de sujets qui possèdent un lien leur permettant de vivre-ensemble.

- Si les hommes sont dans la vie politique des objets, alors il n’y a pas d’inconvénient à leur mentir, c’est une façon comme une autre de les manipuler, et seul le but poursuivis a alors de la signification.

Mais à partir du moment où ils sont aussi des sujets (au sens d’hommes libres de choisir et de se gouverner, comme en démocratie), alors leur mentir c’est leur refuser de connaître la réalité sur la quelle on leur demande d’agir ou de se prononcer.

- Le problème se complique quand on essaie de savoir comment se réalise ce qu’on appelle le « vivre-ensemble ». On peut en effet préférer la solidarité à la liberté – Oui, mais on peut aussi préférer sa mère à la justice (Camus). Entre la vie publique et la vie privée, des relations et des ruptures multiples demandent à être analysées très finement. Docteur-Philo fera ça un jour… peut-être.

Restons au niveau immédiat : comment vivre ensemble si le mensonge vient dissimuler la réalité des autres ? Si le mensonge est dissimulation, je ne vis, je ne parle qu’à des masques, jamais à des hommes réels.

Reste aussi à faire une distinction: en dehors du mensonge, on peut aussi reprocher à l’homme politique de ne pas s’engager dans ses propos. C’est celui qui dit : « Je ne vous mentirai pas… », et puis qui, après avoir promis, ne tient pas sa promesse parce qu’entre temps il a changé d’avis – par pragmatisme bien sûr.

Vous voyez de qui je veux parler ?

vendredi 20 mars 2009

Que vaut le refus ?

Je suis étudiant en troisième année en langues étrangères à Bordeaux. Il y a maintenant une semaine, le blocage de mon université a été décidé par étudiants et enseignants pour protester contre l'actuelle politique menée par le gouvernement dans le domaine de la recherche et de l'éducation. Depuis l'appel du président de la Sorbonne en février dernier, le mouvement prend de l'ampleur.
Des enseignants font désormais cours à la gare, dans les tramways, devant la mairie de Bordeaux.
Dans la rue, ils organisent le procès fictif de nos gouvernants.
Tous les jeudis, Bordeaux et les autres villes tremblent au rythme des manifestations, immobilisant les réseaux de transport en commun.
Pas de doute : le mouvement est bien organisé et impressionnant.
Devant tant d'opposition, je me demande la signification du refus dans l'existence. Que signifie dire non ? On pourrait bien entendu mentionner la notion de révolte (Camus). Qu'en pensez-vous ?

David.

La boite à questions


- Vous évoquez, cher étudiant bordelais, l’homme révolté de Camus, qui est celui dont toute la liberté – et donc toute l’humanité – s’est réfugiée dans le refus et dans la révolte.

J’en déduis que la question que vous posez est de savoir si le refus a un sens quand on le prend en lui-même, c'est-à-dire indépendamment de ce qui est refusé.

Que peut-on en penser ?

--> Nous suivrons pour nous guider de l’interprétation de Nietzsche dans un des plus célèbres textes : les trois métamorphoses de l’esprit, dans Zarathoustra, (voir le texte ici).

La première métamorphose fait de l’esprit un chameau qui réclame de porter les plus lourds fardeaux : le chameau ne refuse jamais rien. La seconde métamorphose est celle qui le change en lion, qui refuse l’obligation et combat le dragon de l’obligation morale : le lion refuse tout. La troisième est celle qui change le lion enfant : il ne refuse ni n’accepte, mais il affirme. Il dit oui à ses inventions et à ses jeux.

--> On peut distinguer selon moi trois sortes de refus : le refus pour le refus, puis le refus du changement – et plus particulièrement, le refus de ce changement-là qu’on prétend m’imposer, et enfin à l’opposé, le refus de l’immobilité.

1 - Le refus pour le refus, c’est ce qu’on pourrait nommer le nihilisme. Celui qui dit non, qui résiste pour le plaisir de nier et de refuser. Celui-là, c’est le lion dont parle Nietzsche : et si le nihilisme est intenable, alors l’on voit bien que le refus systématique n’est pas une attitude tenable en soi.

2 - En suite - et ce n'est pas spécialement dans le texte de Nietzsche, sauf à dire que c'est aussi le refus d'être le chameau qui dit oui à tout et à n'importe quoi - il y a le refus du changement qui me conduirait à devenir moi-même un autre. Ça veut dire qu’il y a des limites à ne pas franchir : un pas de plus en dehors de la situation actuelle et c’est toute la réalité qui bascule. C’est le refus du franchissement des limites – que ces limites soient des changements de direction (réforme des universités), ou alors des régressions (baisse du pouvoir d’achat).

Mais surtout, en refusant de devenir un autre, je refuse de me plier à la volonté d’autrui, c'est-à-dire d’abdiquer ma propre volonté.

Car c’est bien ce que réclame le Dragon de l’obligation : « Tout ce qui est valeur a déjà été créé, et c’est moi qui représente toutes les valeurs créées. En vérité il ne doit plus y avoir de « Je veux » ! Ainsi parle le dragon. ».

3 - Et puis, il y a le refus de l’immobilité : c’est alors que le non succède à un oui, qu'il le présuppose. Je refuse de faire ce qu’on veut que je fasse, parce que je veux faire ce que moi je considère comme étant le meilleur.

Pour comprendre le refus, il faut d’abord savoir qu’il est acquiescement. Nietzsche dit que c’est l’enfant qui est porteur du oui : « Mais, dites-moi, mes frères, que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. »

Mais si le refus a besoin du oui, le oui n’a pas besoin du refus, puisque l’enfant dans sa faiblesse ne peut lutter.

Reste que l’enfant vient après le lion. Et que le lion est là pour lutter contre le dragon. Sans lui, c’est la soumission


Résumons-nous :

- Le refus pris absolument est nihilisme ;

- Le refus comme relation s’oppose à la dénaturation de soi comme volonté

- Le refus présuppose l’affirmation ; il n’est justifié que par elle – sinon = nihilisme

jeudi 5 mars 2009

Pourquoi les icônes ?

Bonjour Docteur Philo, une question me taraude depuis déjà quelque temps, je me demande pourquoi les "icônes", qu'elles soient littéraires comme Juliette ou Ophélie ou mythologique (Ariane par exemple) nous fascinent autant ? Je me pose cette question car étant moi même passionnée, j'ai bien quelques éléments de réponse mais ils me semblent assez incomplets. Merci de votre réponse


Si j’ai bien compris, vous attendez de moi une réponse complète ?

Pas facile sur un tel sujet : je vais tenter ma chance quand même.

Partons si vous voulez bien de l’icône, telle que la tradition nous la donne : c’est une image qui nous montre une scène ou un personnage religieux.

Donc, l’icône donne à voir quelque chose qui ne se manifeste pas spontanément dans notre monde ordinaire. Ça, c’est le premier point.

Mais en même temps, si l’icône est religieuse (l’aura autour de la tête du Christ, la profusion de l’or et de la pourpre), c’est qu’elle nous invite à l’adoration : elle ne donne pas seulement à voir, mais elle donne aussi à vénérer. Ça, c’est le second point.

Donc, si nous voulons généraliser la signification de l’icône pour notre monde profane, il faut dire qu’elle est une représentation symbolique de quelque comportement, sentiment, activité, être, qui doit paraître exceptionnel et en même temps admirable.

Tel est l’amour d’Ophélie ou de Juliette. Amour exceptionnel que seule la mort peut venir interrompre (et même Ariane : Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! dit la Phèdre de Racine).

Maintenant, venons-en à votre question : pourquoi cette fascination ? Est-ce simplement parce qu’on nous donne à voir quelque chose d’extraordinaire, un peu comme les stars dans les magazines people ?

Evidemment pas.

J’ai l’idée que les icônes nous fascinent non pas parce qu’elles donnent du sens à quelque chose d’humain, mais parce qu’elles sont surhumaines – et qu’en même temps ce surhumain-là est désirable : c’est à un dépassement de nous-mêmes que l’icône nous invite.

Juliette, Ophélie, Ariane sont des héroïnes qui nous invitent à l’héroïsme : qui donc ne souhaiterait aimer à en mourir ? Nous les aimons parce que nous voudrions être comme elles.

Donc, l’icône ne se contente pas de montrer un exemple. L’icône constitue un appel à la sainteté, à l’héroïsme, au courage, à la force de caractère, etc…

A ma connaissance, seul Bergson a thématisé ça avec l’appel du héros – du saint ou du mystique – dans Les deux sources de la morale et de la religion : pour agir moralement, nous pouvons dit Bergson

- ou bien y être contraint par un système d’obligations (morale close).

- Ou bien nous pouvons y être poussé par l’exemple d’un homme qui dépasse les limites ordinaires de la conduite humaine (morale ouverte). C’est une aspiration surpra-rationnelle, par opposition aux règles de la prudence qui gouvernent l’obéissance aux règles. Ce qui vaut pour la morale, vaut aussi pour la religion.

C’est ainsi que nous avons des icônes comme celle de l’abbé Pierre, de Mère Teresa, etc…

mardi 3 mars 2009

Pourquoi travaillons-nous ?

Docteur-Philo doit l’avouer : cette question, personne ne la lui a posée.

Et c’est pour cela qu’il veut la traiter : encore une lubie de vieil anarchiste ?

Pas seulement : Docteur-Philo comprend parfaitement pourquoi on ne la lui pose pas cette question.

C’est que, pour poser une question, encore faut-il que la réponse soit balancée entre plusieurs possibilités. Supposez qu’on demande : pourquoi respirez-vous ? Ce serait une question idiote, vu qu’on n’a pas le choix. Hé bien, pour le travail, c’est pareil.

Quoique…

Nous travaillons pour vivre, ça c’est entendu. Seulement, que faut-il pour vivre ? Peu de gens meurent complètement de faim ni de froid. Il y a bien entendu des malheureux sans toit au-dessus de la tête, mais c’est une minorité qui pourrait – qui devrait – disparaître avec le droit opposable au logement. Moi, j’ai eu des élèves venant de quartiers pauvres qui prétendaient connaître des gens assez paresseux pour préférer vivre du RMI plus tôt que de se lever le matin pour aller travailler.

Bref, comme le disait Aristote, les hommes ne veulent pas seulement vivre, mais encore bien vivre. Disons alors que le travail est pour nous le moyen de bien vivre.

Seulement voilà : n’y a-t-il rien de mieux à faire pour qui veut bien vivre ?

Déjà, il faut s’entendre sur les termes. Travailler, ce n’est pas seulement produire ; c’est produire pour vendre (que ce soit sa force de travail ou le produit de celle-ci). Disons donc que le jardinier qui cultive ses haricots, tant qu’il les récolte pour les faire cuire et les manger, il ne travaille pas. Mais s’il doit les vendre sur le marché, là il va commencer à travailler. Parce que ce qu’il va récolter, ce ne sont plus des haricots, c’est de l’argent.

Disons aussi que, là où il y a du plaisir, il n’y a pas de travail. Là où il y a de l’activité contrainte par un but extérieur (gagner de l’argent), il y a du travail. Même le peintre à la mode qui vend très cher ses toiles travaille si c’est pour répondre à l’attente du public qu’il peint. (1)

Donc : nous travaillons pour gagner de l’argent.

Mais alors, la question, c’est pourquoi donc faut-il gagner de l’argent ?

Demandez à votre petit RiKiki qui a trois ans, il vous le dira : Papa il faut qu’il gagne des sous pour me payer ma PS-2 ! Fichtre ! Il n’y va pas de main morte le petit… Mais et vous, de quoi avez-vous besoin ? Parce que si vous ne savez pas répondre à cette question vous ne saurez jamais pourquoi vous travaillez.

Hé voilà : j’en viens là où je voulais : les plus grands plaisirs ne sont sans doute pas ceux qui coûtent le plus cher, mais peut-être ceux qui demandent le plus de temps, et le plus de disponibilité.

Croyez-vous que ça coûte cher d’écrire une page pour son blog, ou de bricoler une omelette aux champignons qu’on va manger avec des amis ? Mais pour avoir des amis, il faut du temps à leur consacrer et ça, c’est du temps que votre patron n’aura pas.

--> Donc, pour se résumer, à la question Pourquoi travaillons-nous ? nous répondrons que nous travaillons juste de quoi vivre le reste du temps.


(1) S’il y a des lecteurs assez obstinés pour soutenir qu’on peut conjuguer les deux – plaisir et gain – alors je leur dirai d’accord, mais ça ne vaut que comme fragile équilibre, parce que dès que le patron va le décider, le plaisir du travailleur ne pèsera pas cher dans la balance.